Après plus d’un mois à Palerme, il me faut bien parler de toutes ces petites vicissitudes qui sont le fait de certains des habitants de cette ville. L’illégalité est partout. En voici quelques exemples.

  • Vous voulez vous recueillir dans une église, il faut payer. Pour les bonnes œuvres pensez vous ? Non, vu la présence irrégulière du “gardien”.
  • Vous voulez garer votre voiture en ville ? Il faut payer. L’horodateur comme partout ? Non il faut payer les sois disant “gardiens” (posteggiatori), nullement assermentés, qui se relayent et pratiquent l’extorsion au grand jour. Garer vous ici, je vais surveiller votre voiture moyennant un euro par jour. Les palermitains appelle cela “abuso“.
  • Abusi comme le sont les occupants irrégulier des logements sociaux (3500 logements sur 11000 en 2002). Avant même la fin du chantier, des familles organisées en groupe s’installent dans des logements sociaux et s’organisent pour empêcher les expulsions.
  • Certains habitants volent l’électricité directement sur le réseau de distribution. Le fournisseur, plutôt que de traquer les voleurs préfère augmenter ses prix pour palier le manque à gagner. Les gens honnêtes payent donc pour les voleurs.
  • Les témoignages abondent depuis des années pour dénoncer les escroqueries de certains loueurs de voiture qui sont toujours bien présent dans les aéroport et les lieux touristiques.
  • Viennent ensuite les incivilités liées à la voiture. Nombreux sont ceux qui se garent en double file, ce qui engendre d’importants ralentissements de circulation. D’autres laissent leur véhicule sur les trottoirs ou les passages pour piétons. Les même ont sans doute une femme ou une sœur qui, poussant un landau rempli de leur progéniture, sera obligée d’emprunter la chaussée ou la rue. La chaussée qui est un danger pour le piéton qui veut la traverser. Les passages qui leur sont réservés sont la plupart du temps tellement usés qu’il ne sont plus visibles. A l’aéroport les gens se garent sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute d’accès pour ne pas devoir payer le parking.
  • D’après des témoignages que j’ai recueilli la corruption est bien présente dans l’administration. Les touristes en sont quittes, les plaintes via les consulats sont prises au sérieux. Pour les autres c’est l’omerta qui domine. Ils payent et se taisent. Le personnel de certaines de ces administrations est incompétent. Ils sont à leur poste pour le vote qu’ils donneront à leur bienfaiteur. Ainsi à la bibliothèque communale, 4 personnes sont dans l’entrée pour guider les très peu nombreux visiteurs. Ensuite ce sont 3 fonctionnaires que vous dérangez dans la lecture d’un roman ou le pianotage sur gsm. Le premier va vous diriger vers le second qui va devoir trouver la fiche papier de la référence demandée, et après une demi-heure de recherche le troisième vous emmènera vers un autre bureau avec 2 personnes qui mettront à votre disposition des fardes avec intercalaires en plastique où vous devrez retrouver la reproduction recherchée et sa référence qui vous permettra d’en avoir une copie dans le local informatique.
  • Là on passe de l’incompétence à l’absurde, comme dans la galerie d’art moderne ou les ampoules des spots  ne sont plus remplacées depuis des mois, laissant des œuvres remarquable dans le noir. “Problème technique” m’a dit le gardien.
Galerie d’art moderne de Palerme
  • Revenons à l’incompétence : je n’ai jamais vu autant de gardiens de musée qu’à Palerme, ils sont pléthores et bien souvent incapables de vous aider ou de vous renseigner.
  • Palerme est sale, tout le monde est d’accord là dessus. Les déchets s’entassent partout même dans les cimetières parait-il. La collecte des déchets se fait via des containers stationnant sur la voie publique. On peut tout mettre dans ces containers y compris le verre et les encombrants. Ils débordent rapidement et finalement les ordures s’entassent tout autour, encourageant la prolifération des rats.
  • Il existe aussi un tas de décharges sauvages. En périphérie mais aussi dans une moindre mesure dans le centre historique. Ces décharges sont généralement toxiques, et ont de ce fait un impact sur l’environnement et la santé publique.
  • Enfin il y a le vol à grande échelle, comme le détournement des aides publiques et européennes. Une arnaque assez énorme. L’Union Européenne aurait fournis des subventions pour 8,5 milliards d’euros entre 2000 et 2007 pour combler les retards de développements. Comme les 230 millions qui n’ont pu servir qu’à dédoubler 8 km de ligne ferroviaire, les 300 millions pour le recyclage des déchets qui n’ont pas aidé la Sicile à franchir le seuil des 6% de déchets triés. Avec ces subventions rien ou presque n’a été fait. Pour le programme 2007-2013 la Sicile aurait reçu 6,6 milliards de subventions supplémentaires alors que tous les signaux étaient déjà dans le rouge.

Dans son livre “Palerme, illégalismes et gouvernement urbain d’exception”  (ENS éditions 2009) Fabrizio Maccaglia démonte les mécanismes de l’influence mafieuse à Palerme, le repli stratégique des clans mafieux, la déréglementation de l’aménagement du territoire et la dégradation des conditions de vie des habitants.

Il est selon moi possible de faire le rapprochement entre la gestion des déchet et celle du jardin public de la Villa Giulia : “Pour les utilisateurs des décharges sauvages, l’espace public n’est donc pas associé à des valeurs positives. Celui-ci n’est pas conçu comme un lieu qui appartient à l’ensemble de la collectivité mais comme un lieu qui n’appartient à personne et qui peut être utilisé pour satisfaire des besoins privés. Il cesse d’être un espace partagé.”

Il devient dès lors un espace abandonné par la communauté.
Dans ses conclusions à propos du rapport collectif de la société palermitaine à son territoire : “Celui-ci se nourrit (…) d’une logique intrinsèquement individualiste : le territoire palermitain est (…) le résultat d’une adjonction d’initiatives individuelles et non celui d’un projet réalisé de manière collective. (…) Le territoire n’est pas ressenti ni vécu comme un cadre de vie commun et donc partagé mais comme la juxtaposition d’autant de territoires individuels qu’il y a d’habitant. Cette difficulté de penser le territoire de manière collective n’est sans doute pas sans lien avec la difficulté à se penser comme membre d’une communauté de vie et de destin. Cette logique individualiste va de pair avec une logique prédatrice.”